L’humanistes

L’humanistes par Sartre
(La Nausée)

(Text sans accent grave, circonflex, cédille, etc.)

…L’humaniste radical est tout particulierement l’ami des
fonctionnaires. L’humaniste dit «de gauche» a pour
souci principal de garder les valeurs humaines; il n’est
d’aucun parti, parce qu’il ne veut pas trahir l’humain, mais
ses sympathies vont aux humbles; c’est aux humbles qu’il
consacre sa belle culture classique. C’est en general un
veuf qui a l’ceil beau et toujours embué de larmes; il
pleure aux anniversaires. II aime aussi le chat, le chien,
tous les mammifdres supérieurs. L’écrivain communiste
aime les hommes depuis le deuxieme plan quinquennal;
il chatie parce qu’il aime. Pudique, comme tous les forts,
il sait cacher ses sentiments, mais il sait aussi, par un
regard, une inflexion de sa voix, faire pressentir, derriere
ses rudes paroles de justicier, sa passion apre et douce
pour ses freres. L’humaniste catholique, le tard-venu, le
benjamin, parle des hommes avec un air merveilleux. Quel
beau conte de fées, dit-il, que la plus humble des vies, celle
d’un docker londonien, d’une piqueuse de bottines! II a
choisi humanisme des anges; il écrit, pour l’edification
des anges, de longs romans tristes et beaux, qui obtiennent
fréquemment le prix Fémina.

Ca, ce sont les grands premiers roles. Mais il y en a
d’autres, une nuée d’autres : le philosophe humaniste,
qui se penche sur ses freres comme un frere ainé et qui a le
sens de ses responsabilites; l’humaniste qui aime les
hommes tels qu’ils sont, celui qui les aime tels qu’ils
devraient etre, celui qui veut les sauver avec leur agrement
et celui qui les sauvera malgré eux, celui qui veut créer
des mythes nouveaux et celui qui se contente des anciens, ,
celui qui aime dans 1’homme sa mort, celui qui aime dans
l’homme sa vie, l’humaniste joyeux, qui a toujours le
mot pour rire, l’humaniste sombre, qu’on rencontre sur-
tout aux veillées funebres. Ils se haissent tous entre eux :
en tant qu’individus, naturellement — pas en tant
qu’hommes. …


— Peut-etre que vous etes misanthrope?

Je sais ce que dissimule ce fallacieux effort de concilia-
tion. Il me demande peu de chose, en somme : simplement
d’accepter une Etiquette. Mais c’est un piege : si je consens
l’Autodidacte triomphe, je suis aussitot tourné, ressaisi,
depassé car l’humanisme reprend et fond ensemble toutes
les attitudes humaines. Si l’on s’oppose a lui de front, on
fait son jeu; il vit de ses contraires. Il est une race de gens
tétus et bornés, de brigands, qui perdent a tout coup contre
lui : toutes leurs violences, leurs pires exces, il les digere,
il en fait une lymphe blanche et mousseuse. II a digeré
l’anti-intellectualisme, le manichéisme, le mysticisme, le
pessimisme, l’anarchisme, l’égotisme : ce ne sont plus
que des étapes, des pensées incompletes qui ne trouvent
leur justification qu’en lui. La misanthropie aussi tient sa
place dans ce concert : elle n’est qu’une dissonance néces-
saire a l’armonie du tout. Le misanthrope est homme :
il faut done bien que l’humaniste soit misanthrope en
quelque mesure. Mais c’est un misanthrope scientifique,
qui a su doser sa haine, qui ne hait d’abord les hommes
que pour mieux pouvoir ensuite les aimer.

Je ne veux pas qu’on m’integre, ni que mon beau sang
rouge aille engraisser cette bete lymphatique : je ne
commettrai pas la sottise de me dire « anti-humaniste ».
Je ne suis pas humaniste, voila tout.

— Je trouve, dis-je a l’Autodidacte, qu’on ne peut pas
plus hair les hommes que les aimer.

L’Autodidacte me regarde d’un air protecteur et loin-
tain. Il murmure, comme s’il ne prenait pas garde a ses
paroles :

— II faut les aimer, il faut les aimer…

— Qui faut-il aimer? Les gens qui sont ici?

— Ceux-la aussi. Tous.

II se retourne vers le couple a la radieuse jeunesse :
voila ce qu’il faut aimer. Il contemple un moment le
monsieur aux cheveux blancs. Puis il ramene son regard
sur moi; je lis sur son visage une interrogation muette.
Je fais « non » de la tete. II a 1’air de me prendre en pitié.

— Vous non plus, lui dis-je agacé, vous ne les aimez
pas.

— Vraiment, monsieur? Est-ce que vous me permettez
d’avoir un avis different?

II est redevenu respectueux jusqu’au bout des ongles,
mais il fait l’ceil ironique de quelqu’un qui s’amuse énor-
m^ment. II me hait. J’aurais eu bien tort de m’attendrir
sur ce maniaque. Je l’interroge a mon tour :

— Alors, ces deux jeunes gens, derriere vous, vous les
aimez?

II les regarde encore, il réfléchit :

— Vous voulez me faire dire, reprend-il soupconneux,
que je les aime sans les connaitre. Eh bien, monsieur,
je l’avoue, je ne les connais pas,.. A moins, justement, que
l’amour ne soit la vraie connaissance, ajouta-t-il avec un
rire fat.

— Mais qu ‘est-ce que vous aimez?

— Je vois qu’ils sont jeunes et c’est la jeunesse que
j’aime en eux. Entre autres choses, monsieur.

II s’interrompit et preta l’oreille

— Est-ce que vous comprenez ce qu’ils disent?

Si je comprends! Le jeune homme, enhardi par la sym-
pathie qui l’entoure, raconte, d’une voix pleine, un match

de football que son equipe a gagné l’an dernier contre un
club havrais.

— Il lui raconte une histoire, dis-je a l’Autodidacte.

— Ah! Je n’entends pas bien. Mais j’entends les voix,
la voix douce, la voix grave : elles alternent. C’est… c’est
si sympathique.

— Seulement moi, j’entends aussi ce qu’ils disent, mal-
heureusement.

— Eh bien?

— Eh bien, ils jouent la comédie.

— Véritablement? La comedie de la jeunesse, peut-
etre? demande-t-il avec ironie. Vous me permettez, mon-
sieur, de la trouver bien profitable. Est-ce qu’il sufiit de la
jouer pour revenir a leur age?

Je reste sourd a son ironie; je poursuis :

— Vous leur tournez le dos, ce qu’ils disent vous
échappe… De quelle couleur sont les cheveux de la jeune
femme?

Il se trouble :

— Eh bien, je… — il coule un regard vers les jeunes
gens et reprend son assurance — noirs!

— Vous voyez bien!

— Comment?

— Vous voyez bien que vous ne les aimez pas, ces
deux-la. Vous ne sauriez peut-etre pas les reconnaitre dans
la rue. Ce ne sont que des symboles, pour vous. Ce n’est
pas du tout sur eux que vous etes en train de vous atten-
drir; vous vous attendrissez sur la Jeunesse de l’Homme,
sur l’Amour de l’Homme et de la Femme, sur la Voix
humaine.

— Eh bien? Est-ce que ca n’existe pas?

— Certes non, ca n’existe pas! Ni la Jeunesse ni l’Age
mur, ni la Vieillesse, ni la Mort…

Le visage de 1’Autodidacte, jaune et dur comme un coing,
s’est figé dans un tetanos reprobateur. Je poursuis nean-
moins :

— C’est comme ce vieux monsieur derriere vous, qui
boit de Feau de Vichy. C’est l’Homme mur, je suppose,
que vous aimez en lui; l’Homme mur qui s’achemine avec
courage vers son declin et qui soigne sa mise parce qu’il
ne veut pas se laisser aller?

— Exactement, me dit-il avec defi.

— Et vous ne voyez pas que c’est un salaud?

II rit, il me trouve étourdi, il jette un bref coup d’oeil
sur le beau visage encadré de cheveux blancs :

— Mais, monsieur, en admettant qu’il paraisse ce que
vous dites, comment pouvez-vous juger cet homme sur sa
mine? Un visage, monsieur, ne dit rien quand il est au
repos.

Aveugles humanistes! Ce visage est si parlant, si net —
mais jamais leur ame tendre et abstraite ne s’est laisse
toucher par le sens d’un visage.

— Comment pouvez-vous, dit l’Autodidacte, arreter
un homme, dire il est ceci ou cela? Qui peut épuiser un
homme? Qui peut connaitre les ressources d’un homme?

Épuiser un homme! Je salue au passage 1’humanisme
catholique a qui l’Autodidacte a emprunté, sans le savoir,
cette formule.

— Je sais, lui dis-je, je sais que tous les hommes sont
admirables. Vous etes admirable. Je suis admirable. En
tant que créatures de Dieu, naturellement.

II me regarda sans comprendre, puis avec un mince
sourire :

— Vous plaisantez sans doute, monsieur, mais il est
vrai que tous les hommes ont droit a notre admira-
tion. C’est difficile, monsieur, tres difficile d’etre un
homme.

II a quitté sans s’en apercevoir 1’amour des hommes
en Christ; il hoche la tete et, par un curieux phenomene
de mimétisme, il ressemble a ce pauvre Guéhenno,

— Excusez-moi, lui dis-je, mais alors je ne suis pas
bien sur d’etre un homme : je n’avais jamais trouvé ca
bien difficile. II me semblait qu’on n’avait qu’a se laisser
aller.

L’Autodidacte rit franchement, mais ses yeux restent
mauvais :

— Vous etes trop modeste, monsieur. Pour supporter
votre condition, la condition humaine, vous avez besoin,
comme tout le monde, de beaucoup de courage. Monsieur,
1’instant qui vient peut etre celui de votre mort, vous le
savez et vous pouvez sourire : voyons! n’est-ce pas admi-
rable? Dans la plus insignifiante de vos actions, ajoute-t-il
avec aigreur, il y a une immensity d’heroisme.

— Et comme dessert, messieurs? dit la bonne.
L’Autodidacte est tout blanc, ses paupieres sont bais-
sees a demi sur des yeux de pierre. II fait un faible geste
de la main, comme pour m’inviter a choisir.

— Un fromage, dis-je avec heroisme.

— Et monsieur?
II sursaute.
— Hé? Ah! oui : eh bien, je ne prendrai rien, j’ai fini.

— Louise!

Les deux gros hommes paient et s’en vont. Il y en un
qui boite. Le patron les reconduit a la porte : ce sont des
clients d’importance, on leur a servi une bouteille de vin
dans un seau a glace.

Je contemple l’Autodidacte avec un peu de remords :
il s’est complu toute la semaine a imaginer ce dejeuner,
ou il pourrait faire part a un autre homme de son amour
des hommes. II a si rarement l’occasion de parler. Et
voila : je lui ai gaché son plaisir. Au fond il est aussi seul
que moi; personne ne se soucie de lui. Seulement il ne se
rend pas compte de sa solitude. Eb bien, oui : mais ce
n’était pas a moi de lui ouvrir les yeux. Je me sens tres
mal a l’aise : je rage, c’est vrai, mais pas contre lui, contre
les Virgan et les autres, tous ceux qui ont empoisonné
cette pauvre cervelle. Si je pouvais les tenir la, devant moi,
j’aurais tant a leur dire. A l’Autodidacte, je ne dirai rien,

je n’ai pour lui que de la sympathie : c’est quelqu’un dans
le genre de M. Achille, quelqu’un de mon bord, qui a
trahi par ignorance, par bonne volonté!

Advertisements